Focus sur « Le Sifflement du serpent », par Kyllyn’

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Accompagnez-nous dans les coulisses de l’univers de Kyllyn’, à la découverte de son intrigante nouvelle de SF...

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Vous avez aimé Le Sifflement du serpent ou hésitez à l’explorer ? Accompagnez-nous en coulisses pour découvrir l’univers de Kyllyn’

« Je me sens seule, tu sais… à t’attendre. »

Dès les premières lignes, on rencontre une protagoniste assoiffée de présence, isolée dans un désert affectif où elle cherche désespérément un peu de compagnie. Puis on la voit s’évertuer à reverdir le désert, malgré des conditions météorologiques désastreuses. En somme, Évelyne lutte contre la solitude. Comment t’est venue l’idée d’écrire ce récit ?

Je participai à une sorte de défi d’écriture dont le thème était de réinterpréter la mythologie des golems, c’est-à-dire, la relation qui pouvait exister entre un être et la créature qu’il fabriquait. La première question que je me suis posée est « pourquoi créer une créature ? ». Il y a beaucoup de réponses possibles, chacun d’entre nous pouvant apporter la sienne : la puissance (je peux donc je fais), la recherche de la perfection, la peur de ne pas laisser son empreinte sur Terre et que personne ne le sache… La réponse qui m’a paru la plus évidente était la solitude : créer quelqu’un qui puisse nous sortir de notre routine, un·e ami·e avec qui l’on soit certain·e d’être en parfaite harmonie.

 Père feuilletait Le Petit Matin, quotidien très sérieux traitant des affaires, de l’économie et du Jardinage ; Mère préférait La Routine Alarme.

Ton récit aborde plusieurs thèmes très liés : l’absence, donc l’isolement et la solitude qui en découlent, et la trahison, qui provoque chez ta protagoniste une peur de l’abandon. Or ce sont les parents d’Évelyne, presque absents du récit, qui l’influencent pourtant de bout en bout : leur trahison est à l’origine du manque de confiance d’Évelyne en elle-même et envers les autres, mais leurs rares marques d’affection la tirent hors de sa misère affective. Cette histoire relate-t-elle avant tout une blessure d’enfance, ou est-ce plutôt un constat désillusionné sur notre recherche vaine de compagnie ?

C’est sans doute un mélange des deux. Je pense que nous écrivons toujours sur des sujets qui nous touchent de près ou de loin et que nos textes sont toujours des formes plus ou moins précises de nos expériences.

Dans ce texte, les parents représentent ce que l’on attend de nous, que ce « on » soit la société, nos amis, notre famille, les gens que nous côtoyons au quotidien et même ceux que nous ne connaissons pas. Évelyne se sent rejetée, car elle ne répond pas aux attentes : elle ne parle pas beaucoup, elle ne sociabilise pas avec ses camarades, ses désirs sont ignorés… Les marques d’affection des parents d’Évelyne sont donc une forme de reconnaissance de ses actes, de son être même, car ils lui montrent qu’elle est acceptée et intégrée dans cette société.

C’est une métaphore, non pas de notre recherche de compagnie, mais de notre besoin d’exister aux yeux des autres. Évelyne retrouve sa confiance en elle par ses propres moyens — Bara ne correspond pas au standard des attendus — donc c’est plutôt optimiste, car elle est acceptée en restant fidèle à elle-même. Enfin, c’est ce que je voulais exprimer.

Un monde de faux semblants

La caverne : tout n’est qu’illusion

Dans la simplicité de cette salle fraîche, j’oubliai que j’étais la fille de deux personnes qui se rendaient malheureuses, l’ombre silencieuse de la bibliothèque, la proie d’un boa invisible… mais surtout, j’oubliai l’absence de Bara.

Évelyne s’isole pour mieux supporter la négligence de ses parents et la peur d’être à nouveau trahie, donc « abandonnée » par un proche. Ce sont ses escapades nocturnes et ses voyages qui la libèrent peu à peu. Tu mentionnes aussi la fameuse allégorie de Platon, qui incite à se détourner des préjugés pour chercher la vérité au-delà des apparences. Peut-on considérer qu’Évelyne effectue également un lent cheminement vers le réel, qui germe sous l’emprise de l’illusion littéraire jusqu’à éclore dans le monde véritable ?

Évelyne lit depuis toujours, donc elle s’est créé des images de ce que le monde devrait être, du monde idéal dans lequel elle voudrait vivre, en piochant des éléments à droite et à gauche. Elle préfère passer son temps à s’échapper vers d’autres mondes plutôt qu’à accepter celui dans lequel elle se trouve. Ses escapades avec Bara, son voyage dans le désert, ses rencontres et sorties progressives avec d’autres personnes lui permettent de découvrir que le monde réel possède aussi ses propres trésors. L’évolution d’Évelyne est effectivement une acceptation du réel dans la mesure où elle se rend compte qu’il a au moins autant à lui offrir que ses livres et illusions.

Je songeai à Bara, qui n’avait jusque-là montré aucune gêne devant les regards moqueurs que l’on nous lançait, ni buté sur le moindre mot.

Bara est le pendant d’Évelyne, son modèle et sa muse, celle qui la libère par le voyage. En introduisant un personnage d’origine indienne dans un univers victorien, suggères-tu que s’ouvrir à d’autres cultures, ou au moins à des personnes différentes de nous, peut nous libérer de la solitude ? Peut-être même de la désertification intellectuelle ?

Sur le plan de l’histoire, la raison pour laquelle Bara est indienne est qu’Évelyne cherche à se construire un autre monde, quelque chose qui la sorte de sa routine et la projette dans un émerveillement permanent.

Il y a également une autre raison pour le second niveau de lecture. Je suis intimement convaincue que ce qui nous permet d’évoluer sur un plan personnel est la remise en question. Ce qui va déclencher ce questionnement est souvent la confrontation avec quelque chose de différent, de contraire à nos habitudes, à nos valeurs, à nos désirs aussi… Bara représente toutes ces différences qui vont provoquer des cassures dans le système d’Évelyne, donc qui vont déclencher le processus de remise en question.

Évelyne va grandir au cours de ses confrontations avec Bara, car elle va découvrir des aspects d’elle-même qu’elle ignorait et en changer d’autres qu’elle n’arrivait pas à dépasser : elle peut parler à ses parents donc répondre à la société qui lui demande des comptes, elle va finir par se débarrasser d’Adam.

Un monde traître

Je ne t’ai jamais abandonnée, moi…

Ironiquement, c’est le serpent Adam, la représentation symbolique de la solitude et de la trahison, qui ne quitte jamais Évelyne. Il prend ainsi la place du chien dont elle rêvait et qui, dans la culture européenne, incarne la promesse d’une compagnie fidèle. Par opposition, elle rencontre plusieurs fois un chat, symbole évanescent d’indépendance, semblable à Bara qui la quitte pendant des jours sans explication. Ce chiasme brouille les pistes en répartissant des rôles positifs et négatifs dans les deux camps. Chaque personnage semble à double tranchant, capable de réconforter et blesser tour à tour la protagoniste. Que cherches-tu à dire par ces ambivalences ?

Le principe du récit repose sur les désirs réprimés : il y a « ce que je veux » et « ce que je fais ». Évelyne est tiraillée entre les deux en permanence, car elle veut quelque chose qu’elle a peur d’obtenir. Le chien qu’elle n’a jamais eu (le véritable Adam), le chat, Bara, la reconnaissance de ses parents : tous ces désirs sont à portée de main et, plus on avance dans l’histoire, plus ils deviennent accessibles. Adam (le serpent) représente toutes les raisons pour lesquelles elle n’ose pas tendre la main pour saisir les opportunités. Il faut lire la situation dans le bon sens : ce n’est pas le serpent qui ne la quitte jamais, c’est elle qui ne parvient pas à s’en séparer… jusqu’au jour où la peur de ne plus faire ce qu’elle veut prend le pas sur la peur d’y parvenir.

Détournement de Symboles

Ton texte fait écho à la mythologie biblique en reprenant la notion d’Éden, la figue dorée qui sert d’insigne, et la symbolique du serpent qui provoque la déchéance de l’humanité dans le Livre de la Genèse (Bible). Tu pratiques d’ailleurs une nouvelle inversion de la symbolique, car c’est Adam qui devient le compagnon d’Évelyne dans ton texte, alors que dans la Bible c’est Ève qui naît de la solitude d’Adam. Tu mentionnes également le mythe de Loew, qui a créé le golem (Livre des Psaumes, Bible), avec un nouveau détournement que l’on découvre à la fin du récit. Que peux-tu nous dire de ces influences résolument judéo-chrétiennes, et de leur détournement dans ton texte ?

J’ai commencé à réfléchir au sujet à partir des mythes occidentaux, car je suis occidentale donc c’est dans la culture que je connais le mieux. Le but étant de réinterpréter le mythe du golem, créature créée par un humain et tirée d’un mythe biblique, j’ai choisit de me concentrer sur l’acte créateur. Dans la Bible, la vie est une création divine, par opposition à l’animation du golem, qui est une création humaine. Symboliquement, Adam, façonné dans de la glaise, serait le tout premier golem. Mon approche consiste à faire un parallèle entre ces deux créations et sur leurs différences. (Adam et Eve, créations divines, versus le golem, création humain). L’histoire replace la genèse dans des mains humaines pour imaginer pourquoi et comment cela se déroulerait.

L’histoire reprend les symboles du jardin d’Eden pour les positionner dans ce nouveau contexte. Comme le serpent qui pousse Ève à quitter le Paradis dans la Bible, le boa susurre des conseils empoisonnés à l’oreille d’Évelyne. Cependant, c’est la tristesse d’Evelyne qui conduit à l’apparition du serpent, et non le serpent qui provoque son malheur.

L’insigne de la SFI était originellement un gland, fruit de l’arbre de la connaissance dans la mythologie celte. Sur conseil de l’éditrice, ce fruit s’est replacé dans la mythologie judéo-chrétienne en tant que figue, qui porte la même signification. Cependant, ce symbole dans Le Sifflement du serpent représente l’aspect positif de la connaissance lorsqu’elle est placée entre de bonnes mains. En effet, à l’inverse de ce qui est présenté dans la Genèse, la SFI récompensent ceux qui utilisent leur savoir dans un but utile et bénéfique en leur donnant la figue.

Propos de plume

Nous errâmes à travers les rues pâles, nous émerveillant du jeu de la lumière dans la valse des flocons.

Tu as rédigé tout ton récit au passé simple — ce qui s’est révélé un peu casse-pipe à la correction… Peux-tu nous expliquer ce choix dangereux ?

J’aime le passé simple, c’est mon temps préféré parce qu’il est simple et qu’il décrit ce qui s’est passé.

Ton récit se déroule à une époque « victorienne du futur » (sur Terre on la date entre 1832 et 1901). Est-ce parce que cette époque est associée à l’ère gothique et à leur romantisme empoisonné ?

Mon récit ne se déroule en fait à aucune époque terrienne, la plupart des lecteurs imaginent un monde Victorien, mais ce n’est pas du tout l’image que j’avais en tête lors de l’écriture. La partie futuriste existe bien, je confirme. Je voulais exprimer, d’une manière plus imagée, la cassure entre les mondes réels et imaginaires d’Évelyne, qui est aussi due au fait que la planète sur laquelle elle vit n’est pas complètement cohérente non plus. Peut-être n’est-ce pas Évelyne qui est « cassée », mais sa planète.

Ton style semble imprégné des romans du XIXe, mélange de réalisme et de lyrisme romantique : Émile Zola, Charlotte et Emily Brontë… N’est-ce qu’une impression, ou as-tu bien une affinité avec certaines de ces plumes ?

Je lis peu de littérature anglaise, mais j’aime les classiques français, et bizarrement, j’ai peu lu Zola. J’essaie de ne pas me limiter à un seul type de lecture, mais je suppose que certains styles m’ont marquée — ce qui ne veut pas dire que j’écris comme eux. Je pense surtout à Balzac, Tolstoï, Racine et Sartre.

Mon nom n’a pas d’importance, mais le sien en aura une.

Méandre, Bara, Sanguineusfolium cyaneus… les noms ont-ils une signification particulière dans ce récit ?

Tout à fait ! Les noms sont la base sur laquelle se construisent les personnages, surtout dans un texte aussi court où il y a si peu de place pour décrire vraiment leur personnalité.

Si je ne me trompe pas dans les interprétations, « Bara », est un terme hébreu qui désigne la création ex aliquo, à partir de quelque chose, par opposition à la création ex nihilo de notre monde dans l’Ancien Testament.

Elle s’était installée sans que je m’en aperçoive, silencieuse comme une ombre, tournant les pages de son livre avec toute la délicatesse du respect.

Comme souvent chez les écrivains, ta protagoniste aime les livres et le confort de la bibliothèque. Quel est ton rapport à la lecture ?

Comme tout le monde : j’aime lire pour passer le temps, pour apprendre des choses, pour vivre une expérience, pour le plaisir de tenir un livre et de lire, pour déconnecter…

Et enfin, une question bonus… de quoi parle La Théorie des huîtres ?

La Théorie des huîtres est une métaphore sur l’illusion des apparences. L’histoire est simple : une huître très difficile à ouvrir renferme en fait une perle merveilleuse. La Théorie des huîtres et une métaphore de ces personnes qui, comme Évelyne, sont peu loquaces et se protègent de toutes leurs forces de ceux qui pourraient s’approcher, mais qui cachent une personnalité en or. C’était la métaphore bonus, parce que j’aime bien les histoires avec plusieurs niveaux de lecture.

Vous n’aviez pas la même vision de Le Sifflement du serpent ? Laissez-nous vos propres interprétations en commentaires !

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